Mardi à Monoprix

Mardi à Monoprix

« Elle dit : à bientôt, Marie-Pierre »
Voici un travail comme on en voit peu, dont chacun des éléments s’accorde si justement aux autres qu’on imagine mal comment il pourrait être réalisé autrement. Il y a d’abord le beau, très beau texte d’Emmanuel Darley, aussi dépourvu de pathos ou de caricature qu’il est lourd d’émotions, de tonalités changeantes, traversé de petits riens qui disent tout d’un mot ou moins. Rien de moins simple, pourtant, que cette langue apparemment banale dont les phrases se révèlent tronquées, sens dessus dessous, récurrentes d’incises éparpillées au long de ce monologue à deux voix. Il y a là quelque chose d’un Lagarce, quoique en plus étiré, plus soucieux de dire l’humain que de jouer avec le sens. Une simplicité trompeuse, sa richesse construite par touches minuscules. Un délice.
Il y a tout autant la belle scénographie d’Olivier Irthum, immuable et qui ne cesse de révéler des lieux dans les lieux. On s’en inquiète pourtant un peu, au début, pour son côté cosy et un peu « cage aux folles », aussi discret soit-il – ah non, pas encore… Elle se mue peu à peu en un écran imaginaire où se projettent, évanescentes, les scènes dites ; en néant nébuleux où le corps semble flotter, en suspension dans le rien ; en supermarché, rue, café, boudoir de reine ; ne révèle qu’à la fin sa nature d’au-delà, de limbes. Les lumières en bande horizontale accompagnent ces dévoilements successifs autant qu’elles semblent répondre aux états d’âme et de coeur du personnage de Marie-Pierre – comme le fait encore la contrebasse d’un Philippe Thibault dont le costume immaculé est aussi bien celui d’un prince ambigu de la nuit que d’un ange musicien rendu à la modernité. Il y a enfin Jean-Claude Dreyfus. Lui-même, indécrottablement, tel que l’ont imposé cabaret, cinéma, théâtre, télévision, avec sa trogne au menton massif, aux paupières lourdes, l’évidence toute charnelle de sa présence. Avec des gestes, des mimiques, un phrasé qui n’appartiennent qu’à lui. Mais dans toute cette dreyfuserie, pas une trace de ce côté hénaurme qu’on lui associe si aisément mais au contraire une délicatesse, une qualité de nuances, une vérité qui dépasse celle du jeu de scène pour ne rendre que l’humain. Il ne se prive pourtant pas de donner de la voix pour rendre celle du père, de jouer les coquettes avec gourmandise, de faire lever le rire – un peu, pas trop longtemps – d’un regard ou d’un geste ; apaisements nécessaires tant la douleur, les regrets, le désir furieux et déçu d’être acceptée s’imposent implacablement, contenus à grand peine par la certitude et la fierté d’avoir su devenir elle, hors de lui. Pour tout le reste un dessin de traits courts, légers et assurés, des banalités grandioses, des afféteries si exactes qu’elles en deviennent naturelles.
Disons-le : Dreyfus est belle comme est belle Marie-Pierre, non d’une grâce physique mais de vérité humaine. Et l’on s’incline devant cette beauté. ||
Jacques-Olivier Badia

CLC Productions
Théâtre de la Manufacture
Pink TV
TV8 Mont Blanc
Mirabelle TV

Réalisateur(s) Laurent Préyale
Genre Théâtre
Année 2012
Durée 80 mn
Format 16/9

Extrait(s)
Equipe technique

Image Nicolas Aubel, Pascal Tirilly, Christian Fienga, Arnaud Virat
Son Mathieu Vincent
Montage Vivien Casamian
Mixage Pierre-Emmanuel Guinois

Spectacle

Auteur du spectacle Emmanuel Darley
Mise en scène Michel Didym
Comédien(s) Jean-Claude Dreyfus, Philippe Thibault